Lorsque j’ouvris Nietzsche pour la première fois, je fus profondément choqué. Noir sur blanc, il avait l’audace d’affirmer : « Dieu est mort ! » Comment ! Je venais d’apprendre que Dieu n’existait pas et maintenant quelqu’un me faisait part de son décès ! Mes premiers soupçons prirent naissance. Zarathoustra me parut un héros grandiose dont j’admirais la grandeur d’âme, mais en même temps il se trahissait par des puérilités que, moi Dali, j’avais dépassées. Un jour je serai plus grand que lui ! Le lendemain de ma première lecture d’Ainsi parlait Zarathoustra, j’avais déjà mon idée sur Nietzsche. C’était un faible qui avait eu la faiblesse de devenir fou, alors que dans ce domaine l’essentiel est de ne pas devenir fou ! Ces réflexions me fournirent les éléments de ma première devise, celle qui deviendrait le thème de ma vie : « L’unique différence entre un fou et moi, c’est que moi je ne suis pas un fou ! » En trois jours, j’achevai d’assimiler et de digérer Nietzsche. Ce repas de fauve terminé, il ne me resta qu’un seul détail de la personnalité du philosophe, un seul os à ronger : ses moustaches ! Plus tard, Frederico Garcia Lorca fasciné par les moustaches d’Hitler devait proclamer que « les moustaches sont la constance tragique du visage de l’homme ». Même par les moustaches, j’allais surpasser Nietzsche ! Les miennes ne seraient pas déprimantes, catastrophiques, accablées de musique wagnérienne et de brumes. Non ! Elles seraient effilées, impérialistes, ultra-rationalistes et pointées vers le ciel, comme le mysticisme vertical, comme les syndicats verticaux espagnols.
- Salvador Dali, Journal d’un génie, « Mai 1952 ».